Danser encore

Voilà bien longtemps que je n'étais pas venue prendre le clavier par ici, le temps qui manque sans doute, ou bien simplement, le besoin permanent de mettre de l'ordre dans mes idées. Toujours est-il que c'est souvent le dimanche soir, qu'arrive l'inspiration. Et ce soir, je passe à l'action.

Des semaines, des mois, des années, se sont écoulés et semblent m'avoir changée plus que la vie n'avait réussi à le faire jusqu'ici. Il a suffi de changer de destination, d'oser quelque chose de nouveau : oser, ça, je sais faire...mais ce genre de saut dans le vide, c'est rare et heureusement, ça n'arrive pas souvent. J'ose me retourner à présent, car c'est assez incroyable : si j'ai pris mon "envol" des terrils aux pré-Alpes, si j'ai quitté ma terre familière, mes repères et l'apparente facilité d'une vie qui finalement ronronnait plus qu'elle ne bouillonnait dans mes veines, c'est que quelque chose de grand, d'inédit m'attendait : une rencontre. Cette rencontre en vrai, c'est celle avec moi. Il m'a fallu du temps pour le comprendre, ce qui a finalement donné l'impulsion c'était de savoir qui j'étais au fond. Une fille lisse ou un volcan endormi qui ne tarderait pas à se réveiller ? 

Entre mon arrivée en Savoie et aujourd'hui, trois ans et demi ont passé. La première année, j'ai tenté de comprendre comment fonctionnait ce nouvel univers dans lequel j'arrivais : tout était nouveau, même ce qui avait l'air familier. Rien ne se passait comme je l'avais imaginé, tout me dépassait totalement. "C'est plus fort que moi" dit-on quand on semble faire des choix qui s'imbriquent avec d'autres et qui finalement, ne nous ressemblent pas, enfin ne ressemblent pas à la version de nous, que nous avons quittée en changeant notre espace. La deuxième année, un virus inconnu au bataillon a tout figé, tout ralenti, a rebattu les cartes, et là encore, il a fallu composer. La troisième année, ce n'était plus ni comme avant ni comme jamais, parce que tout était encore plus inédit. Et moi?

Comment avais-je changé ? Le fond est le même, me disent ceux et celles qui me connaissent depuis toujours, depuis l'enfance, l'adolescence. J'ai mûri, j'ai choisi mes combats, tempéré mes colères, calmé les tempêtes dans le cœur qui agitaient mon âme. J'ai aussi choisi ma vie, mon quotidien, mon espace. J'ai arrêté de subir les situations, imposé certains de mes choix, assumé surtout les moins évidents aux yeux des gens. J'ai aimé, oh oui, j'ai aimé, passionnément, complètement, inconditionnellement, je l'ai dit, affirmé, écrit, chanté, dessiné. Mais sans être entendue. Moi la pro des mots, je n'arrivais visiblement pas à me faire comprendre. Les liens se sont distendus, délités, même si la flamme est toujours vive au fond de moi, elle vit à bas-bruit. Elle arrête de me consumer, car rien n'est pire que d'aimer face à l'indifférence. Les pensées, les ressentis, les inquiétudes sont les mêmes, mais je déteste m'imposer : si l'on ne veut pas de ma présence, je m'efface, en silence. J'ai donc cessé d'insister, cessé de raviver, cessé de vouloir améliorer la vie de ceux qui, ostensiblement, n'avaient plus envie ni besoin de ma présence à leurs côtés. "Déchanter, l'air de rien..."

Je sais que tout est éphémère, que la vie est faite de cycles et de recommencements. Que c'est lorsqu'on s'aperçoit qu'on a perdu quelque chose ou quelqu'un, qu'on se met en quête désespérée de le retrouver, de "Danser encore". Ce qui a changé, en réalité, c'est mon regard sur moi : je ne m'étais qu'aperçue, à peine vue. Ce corps devenu encombrant, modifié par les traitements et un dysfonctionnement invisible et pourtant permanent, je ne le regardais pas. Je le supportais. Je ne réalisais pas que chaque humain "est une joaillerie" un savant système de vaisseaux, de petites veines et de grand perfectionnement. Et j'en fais partie moi aussi. Je ne voyais plus la "lumière de mon âme qui se reflète sur le vitrail qu'est le corps" je ne voyais qu'une flamme de colère dans mes pupilles, celle de n'avoir plus l'apparence de mes 25 ans, alors qu'en réalité j'étais un peu plus qu'une simple apparence...tout de même. Je commence, pas à pas, à réaliser qui je suis, ni parfaite ni moins bien, ni sensationnelle, ni quelconque. Unique, comme chacun de nous. Et ça, je n'en avais absolument pas conscience jusqu'à ces derniers jours. 

Et puis, cette année, j'ai eu 40 ans. Loin, très loin de ce que j'imaginais accomplir dans ma vie à cet âge. J'ai pensé qu'à 25 ans, je serai avocat, mariée, sans doute mère à 30 ans. Je suis journaliste, écrivain, rédactrice, seule, sans enfants, "dans le lit j'ai de la place pour deux"... j'ai dû créer mon métier car aucun poste classique ne me correspondait. J'ai quitté le lieu où j'avais mes repères pour un autre, où tout était à construire. Tout, c'est plus qu'un simple réseau, plus que des amitiés, plus que tout ce que communément nous pensons devoir obtenir : tout c'est réapprendre à respirer, manger, communiquer, penser, marcher, bouger son corps, exister. Tout, parce que quand on bouge, quand on migre, on est une nouvelle page blanche à écrire, à dessiner, à colorier. Et moi, j'étais en construction. J'avais bien travaillé, mais je m'apprêtais sans le savoir à entrer dans une nouvelle phase de ma vie : m'incarner, me métamorphoser. Passer de la jeune fille drôle et extravertie à la chef d'entreprise, réfléchie et créative, à accepter ma créativité, à apprendre à verbaliser les choses : les agréables et les autres. Tout était à rebâtir. Tout était à apprivoiser : le climat, les gens, moi-même. 

J'ai eu mal et je pense que ce n'est pas terminé d'avoir mal, j'ai eu peur mais ça, je pense que ça devrait s'atténuer. Parce que je sais que je suis une alliée pour moi-même et non une ennemie. Parce que dans la difficulté, dans les tourments, j'étais là, pas toujours de bon conseil mais en tout cas, solide. Parce que si je suis rejetée alors que j'essaie simplement d'aider, d'aimer, de mon mieux, alors je pourrais trouver en moi la force de refleurir, ailleurs, où le climat, les gens, les lieux, seront moins hostiles.

Aujourd'hui, les choses tendent à s'équilibrer, les douleurs s'atténuent, la valse du cœur s'harmonise et mes idées sont plus claires. Rien n'est jamais définitif, sauf la mort. Donc, j'ai encore de la marge me dis-je, en attendant le "final countdown" qui peut, j'en suis consciente, arriver d'un jour à l'autre. C'est cette idée qui crée chez moi un paradoxe : hâte-toi donc de vivre puisque tout peut s'arrêter d'un moment à l'autre mais sois patiente car rien ne s'acquiert dans la précipitation. Hâte-toi lentement. Chaud. Pour autant, j'ai réappris à marcher, à sourire, à parler. J'essaie de respirer, d'énoncer clairement ce que je pense et ce dont j'ai besoin. J'ai appris à taire ce que de toute façon, la plupart de mes interlocuteurs ne sont pas disposés à entendre. Je ménage ma tension et mes cordes vocales. Je mets dans de jolis tiroirs décorés, ces projets qui doivent attendre encore, je garde au fond de mon cœur, tous ces mots gentils que ceux à qui je voudrais les dire ne sont pas (plus ?) prêts à entendre pour de vrai. Je suis moins équilibriste que ballerine, j'essaie de retrouver ma joie. Cette joie dont j'ai perdu une aile, un soir de février, en croyant que rien ne changerait jamais à une certaine complicité. Je suis en chemin, elle reviendra. Je danserai encore, j'avancerai toutes voiles dehors. Il n'y a vraiment pas de raison de se faire des nœuds au cerveau. Ce qui doit être sera, le reste, ce seront de beaux souvenirs.

Entre un roman inachevé, un livre de vie à terminer, quelques articles à boucler et une nouvelle année qui approche, je virevolte entre deux flaques et danse entre les flocons de neige fondue, dans la jolie ville d'Aix-les-Bains. Où serai-je l'hiver prochain ? Sous quelles auspices ma vie prendra-t-elle son nouvel envol ? Sans doute pas très loin d'ici, c'est en tout cas ce qui est prévu. Pour le reste, je pense me laisser porter, faire confiance à la vie qui a l'air de savoir où elle me mène, et lâcher prise. On ne peut pas rendre les gens heureux contre leur gré. Je ne perds jamais espoir, mais je ne m'impose jamais non plus. Je suis là, même quand on ne me voit pas. Et je m'efforce de briller, de mon mieux, pour éclairer les chemins. En fait, c'est ça, le propre de chacun, si vous vous reconnaissez dans ces mots, rien de surprenant, nous sommes artisans de notre vie, c'est un art, vraiment. Et tous, nous aspirons me semble-t-il, en tout cas à peu près clairement ce soir, à quelque chose qui ressemble à la paix, à la douceur de vivre, au sourire qui naît sur les lèvres et s'installe dans les yeux. Tout arrive quand cela doit arriver, finalement, s'obstiner n'est pas toujours nécessaire, accepter certaines décisions en conscience, refuser les choix que d'autres nous imposent, s'affirmer, exister et vivre : c'est ça, c'est cette musique qui nous guide.

Ces trois ans et demi m'ont appris tant de choses, m'ont offert de belles opportunités, ont ouvert de nouvelles portes, fenêtres, lucarnes, ont permis la réalisation de projets ambitieux, partagés et concrétisés à quatre mains. Les amitiés, les moments de qualité, la création, les nouveaux dons qu'on se découvre, les larmes que l'on sèche à grands coups de cataplasmes étoilés, tout ceci, y compris les erreurs, les malentendus, les peines, les non-dits, les silences qui s'installent, les serments brisés et les claques qui piquent sur le cœur, tout ceci fait partie de ces trois ans écoulés. Il me semble qu'un cycle s'est achevé et qu'un nouveau a déjà démarré : l'authenticité, la révélation de soi, l'acceptation, mûrir en somme, et danser encore.

Bonne fin d'année à tous... Prenez soin de vous, surtout. 



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